On en parle dans le Nouvel Observateur
Un long article, accompagné de photos, dans le Nouvel Observateur du 29 mars. Il a été répondu à l'article, réponse transmise au journal ci-contre :
Minigroupe contre mégastore
Employée de Virgin depuis 1998, Amandine a été licenciée en décembre. Depuis, son syndicaliste d’époux la défend coûte que coûte. Soutenu par un groupe de militants.
Concert de casseroles, sono, et calicots : chaque vendredi depuis décembre, Sud Solidaires sort l’artillerie syndicale. A 18 heures, les militants manifestent boulevard Montmartre. Devant une cible de choix : le Virgin Megastore. Les syndicalistes tractent. Les passants sont informés des pratiques maison. Et les vigiles veillent. Mégaphone au poing et pose de cow-boy, un délégué syndical s’époumone. Laurent Degousée fait campagne, mobilise les troupes, orchestre le mouvement. Star d’un soir. Roi du boulevard. Truffé d’invectives, son discours a fait ses preuves : « Le maire du 2 e et Olivier Besancenot sont venus nous soutenir. » Degousée mène sa fronde aux cris de « réintégrez Amandine ! » En trois mois, il a réussi une prouesse. Son Amandine est devenue la bête noire de Virgin. La mascotte de Sud. Elle est aussi sa madone : son épouse à lui.
Epicentre de la cause qu’il défend, Laurent Degousée, 35 ans, ne s’arrête jamais. En privé, il conseille sa femme, l’assiste. Parle à sa place. C’est sa belle, sa bataille. Son débit de mitraille contredit son air bonhomme. Parfois, baromètre de son mécontentement, son visage s’empourpre. A côté, minois encadré de cheveux jais, Amandine, 34 ans, opine du chef et tente d’intervenir, sitôt coupée par son époux, agacé. Elle s’en remet à lui : « Il faut dénoncer les agissements de Virgin. Moi, je n’ai plus la mémoire : Laurent sait tout. » L’évanescence de l’un et l’ego de l’autre donnent le récit heurté d’un couple peu désireux de raconter le licenciement dénoncé. En cause, l’anicroche qui oppose Amandine à un client, le 5 décembre. Décrit comme un mauvais coucheur par des témoins, il se serait plaint du prix d’un article : « Il voulait un rabais, dit Amandine. On en faisait au temps de l’enseigne Extrapole. Mais depuis le rachat par Virgin, en 2001, la direction n’en a rien à foutre. Sa priorité, c’est faire de l’argent. » Le client insiste, harcèle. Amandine le rabroue. Le directeur régional, exceptionnellement présent, la convoque. A huis clos. Et c’est la mise à pied. Puis le licenciement pour faute. Décryptage du mari : « Ce client, Amandine, c’est quelqu’un que la direction t’a envoyé. Pour se débarrasser des salariés gênants, elle invoque un souci avec la clientèle ou les accuse de vol. » Selon lui, Virgin aurait voulu se débarrasser de sa femme, connue pour son activisme syndical. D’autant qu’à quatre jours près, Amandine devenait « conseillère du salarié », un mandat d’assistance aux employés en difficulté, validé par le préfet. Et un statut d’intouchable qui protège du licenciement « dès que l’employeur a connaissance de l’imminence de la nomination », note Laurent, pour qui Virgin ne pouvait l’ignorer. La DRH récuse : « Comment l’aurions-nous su ? plaide Nathalie Drouet. Mme Degousée ne l’a pas signifié. » Possible, mais les organisations patronales, averties le 17 novembre, ont aisément pu transmettre l’information. Encore faut-il que les Degousée le prouvent. Le juge tranchera le 6 avril.
En attendant, les époux bataillent, soutenus par Gérard Filoche. Pour l’inspecteur du travail, la direction veut limiter l’emprise syndicale : « Elle a tenté d’isoler Amandine lorsqu’elle était déléguée syndicale. Et pratique la chasse aux sorcières. » Amandine a tenu tête. Sans jamais céder un alinéa du code du travail. Quitte à se livrer à une surenchère procédurière, en faisant valoir un droit antédiluvien : l’heure d’allaitement. Alors que les syndicats lâchent du lest sur cette heure chômée, Gérard Filoche vient à sa rescousse : « J’ai dû intervenir trois fois pour qu’elle en dispose. En France, des milliers de femmes y ont recours. » Mais les contestations pointillistes du couple lassent. D’autant qu’en 2005, ces Bonnie and Clyde du militantisme n’ont pas hésité à évincer le délégué CGT du magasin. Fort de son mandat national CGT, Laurent bombarde sa femme déléguée syndicale. Sans vergogne. Mais bientôt, les Degousée se sentent à l’étroit dans leurs habits cégétistes, trop feutrés à leur goût. En mars 2006, ils démissionnent et rallient Sud Solidaires.
Pour Amandine, la mission de pasionaria du salarié est récente. Quand elle rencontre Laurent, en 2003, elle n’est pas militante pour deux sous : « Recrutée en 1998 comme vendeuse, j’avais la tête dans le guidon. » La bonne parole syndicale lui vient de son homme, déjà touché par la grâce sociale. Amandine lui donne des ailes. Il se veut trublion du grand capital. « Entre nous, c’est allé très vite, fanfaronne-t-il. On s’est mariés le 24 avril 2004. On a eu notre fille le 16 janvier 2005. Notre union est remontée à la direction générale et à Lagardère, le grand patron. » Ces saillies égotistes suscitent la raillerie : « Depuis son mariage, il est mégalo », grince un collègue. A la CFDT, Jean-Luc Breyne, délégué syndical central, ose Freud : « C’est un peu comme si deux mal-être, deux théories du complot s’étaient rencontrées. Degousée veut devenir le martyr du syndicalisme du siècle. » En réalité, ses airs de petit lieutenant à l’assaut du patronat lui valent l’ire de la direction, le ras-le-bol des salariés et la désapprobation de ses camarades syndiqués.
Il fédère le mécontentement des syndicats. Opposés au licenciement d’Amandine, ils s’agacent de ce prurit conflictuel. « Degousée utilise cette affaire pour exister, juge Guy Olharan, délégué central CGT. Son mouvement émane d’une poignée d’activistes extérieurs. Il discrédite Virgin et nous avec. » Les rapports virent à la querelle de clocher. Chez FO, Danielle Tartaglia en rit encore. Dernièrement, en guise de cadeau, elle a reçu 12 rouleaux de papier toilette de sa part : « Voilà le niveau. » La CFDT juge ses actions contre-productives : « A lire leur com’, Virgin est atroce, note Jean-Luc Breyne. Faux : on n’est pas dirigés par des anges. Mais on n’est pas chez les Thénardier non plus. » Il en viendrait presque à compatir pour la direction « à bout, la DRH lessivée ». Le site internet initiée par le couple, Boycott Virgin, reste la cerise sur le logo. « C’est ridicule, tonnent les syndicats adverses. Et dangereux, au moment où l’effondrement du disque menace les emplois. » Réponse d’un Degousée écarlate : « Ils sont à la solde de la direction. »
Le soutien des salariés s’étiole aussi. Au début, la campagne a eu l’assentiment de tous. Aujourd’hui, ils contre-attaquent. Et contre-tractent : « Oui à nos emplois. Non au boycott. » « On s’est sentis abusés, lâche l’un d’eux. On pensait Amandine licenciée pour avoir mal répondu à un client agressif. On a appris qu’elle a menacé le directeur d’un “Des amis en haut lieu vont s’occuper de vous”. » Beaucoup croient cette thèse plausible, « vu son mari ». Ils ont organisé une contre-manifestation. « On en a marre, gronde une collègue. Il y a trois semaines, à cause d’une de leurs grèves, il a fallu fermer trois heures. Un samedi ! » La direction boit du petit lait : « Nous sommes impuissants. Il est plus vendeur de faire venir Besancenot que de recruter des vigiles. »
Licenciements
Conflits à la chaîne
Avec 29 magasins et 1 400 salariés, Virgin est loin d’être un havre salarial. Symptômes de sa petite forme : le 20 mars, Sud Solidaires a fait son entrée au comité d’entreprise. Le turnover des employés frise les 40%, pour des salaires moyens de 1 000 € net. Les licenciements se succèdent, souvent contestables et portés devant les prud’hommes. Récemment, 4 stockistes des Grands Boulevards ont été licenciés après un conflit avec leur responsable. « Un nouveau, connu pour être un dur », dit Degousée. Parmi eux, Guinelé, 26 ans. Problème : il n’était pas présent le jour des faits. « Le lendemain de l’incident, je suis venu travailler, dit-il. En fin de journée, le chef m’a convoqué. Il m’a demandé de choisir : soit j’étais avec mes collègues, soit j’étais contre. » Il est licencié pour faute. Ses collègues et lui attendent réparation. Jugement le 27 mai.
Isabelle Curtet-Poulner
Parisobs
L’article intitulé « Minigroupe contre mégastore » paru dans le supplément Ile-de-France du numéro du mars en a étonné plus d’un, dont moi, parmi les individus un peu au fait du récent conflit social au magasin Virgin des Grands Boulevards à Paris.
Premier motif d’étonnement : ce conflit exemplaire des méthodes actuelles d’un certain patronat et des tensions internes au syndicalisme d’aujourd’hui se transforme en une affaire de couple, une affaire où l’homme exploiterait le licenciement de sa femme (Amandine) pour obtenir la reconnaissance à laquelle il aspire. Le fait que ce licenciement s’inscrit dans une série d’autres tout aussi scandaleux (et contre lesquels l’homme en question s’est battu avec le même acharnement) et que c’est cette série qui donne son sens à la mobilisation exceptionnelle autour du cas d’Amandine (dans laquelle on ne retrouve d’ailleurs pas que des « syndicalistes », loin de là) n’est signalé clairement nulle part – et pourtant le licenciement il y a deux ans de Cédric, délégué CGT, pour « harcèlement de son supérieur hiérarchique » était une première absolue dans l’histoire du monde du travail...
Deuxième motif d’étonnement : pour l’auteure de l’article, le conflit entre syndicats relève de « la querelle de clocher ». Pourtant il n’était pas difficile de se rendre compte que, derrière les tensions qui ont agité
La politique qui consiste à amadouer, voire à acheter les délégués syndicaux, ou à susciter des vocations syndicales parmi l’encadrement, tout en réprimant, par diverses méthodes allant souvent jusqu’au licenciement, ceux qui persistent à défendre sans détours les intérêts des salariés n’est pas le propre de la direction de Virgin. C’est une pratique dominante dans certains secteurs et qui, sous des formes plus ou moins soft, tend à se généraliser à l’ensemble du monde du travail. La journaliste semble l’ignorer. Ce qui ne laisse pas d’étonner de la part d’un journal classé à gauche, mais qui, malheureusement, traduit bien l’air du temps journalistique : préférer l’anecdotique, le « vécu », plutôt que l’analyse des problèmes sociaux de fond. Pour le plus grand bonheur des détenteurs du pouvoir économique.
Nicole T.